Weyes Blood a sans doute sorti le grand album de pop liturgique de cette année

A l'occasion de la sortie de Front Row Seat To Earth, on a rencontré la fascinante prêtresse Natalie Mering.

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Weyes Blood n’est déjà plus celle qu’elle était il y a un an, quand nous lui déclarions un amour inconditionnel. Elle change de paradigme comme de queue de sirène. Elle brouille les pistes en allant toujours plus loin dans un classicisme folk, par delà les sons sur le retour que les groupes de pop veulent bien nous faire entendre. Avec elle, tout fait saillie : les bons sentiments, les clichés romantiques, une maîtrise vocale exemplaire, le son d’orgue d’église sur la batterie feutrée mais bondissante de Chris Cohen, qui a aussi co-produit l'album.


Son art de sorcière plongerait ses accords mineurs de guitare acoustique, ses ruissellements de harpe ou ses nappes de synthés au fond d’un chaudron, et le filtre préparé déborderait instantanément à l’ajout de sa voix hiératique. À cette effusion de potion magique, à cet embrun cotonneux qui recouvre toutes les parois de ce creuset des décennies musicales pop passées et à venir, elle ajoute un soupçon de cardamome, pour tout adoucir, comme elle le ferait pour freiner l’amertume de son café au matin. La cardamome est l’ingrédient dont elle parsème notre quotidien mélomane depuis The Innocents (2014), et son nouvel album Front Row Seat To Earth, sorti le 21 octobre, emboîte le pas à un EP (Cardamom Times en 2015) où une flûte traversière en contrepoint suffisait à adoucir les plaies amoureuses. Les tubes mis en orbite depuis août ("Seven Words", "Do You Need My Love" et "Generation Why"), accompagnés de leurs clips délirants et loin de tout lyrisme mélodramatique compassé, auront tourné en boucle tout l’automne. Et l’ensemble du disque, impeccable de bout en bout, se dévoile au fil d’écoutes successives pour prévenir un hiver doux et serein. Il y a fort à parier qu’avec sa pop radieuse et consolatrice l’audience de Weyes Blood s’élargisse de façon considérable  - même un des membres de Whitney conseille à Elton John au détour d’un dialogue dans le New York Times Magazine d’y jeter une oreille. On se dit alors que son concert le 21 novembre prochain à l’Espace B à Paris sera sûrement la dernière occasion de la voir dans une petite salle, à hauteur d’homme.

Si elle répond ici à nos questions à grands coups de mots-valises et de chausse-trapes, c’est qu’elle cherche moins à justifier son art même quand on le lui demande qu’à préparer son avenir de créatrice devineresse, de sibylle mi-sérieuse mi-fantaisiste (comme pour les enfants, tout jeu est sérieux !) et de projeter sa musique aux confins des Amériques et au-delà.




La dernière fois que nous nous sommes vus, tu nous disais vouloir marier des sons expérimentaux comme sur ton premier LP à une folk plus classique. Mais ici : une folk intemporelle. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?
Ce n'était pas tant un choix que ce à quoi j’ai abouti. J'ai enregistré beaucoup de chansons différentes en cherchant à voir comment elles fonctionneraient ensemble. Les années 70 ont été une décennie vraiment dynamique et il y a forcément beaucoup de comparaisons possibles avec ma musique, mais moi, je voulais avant tout faire de la church pop ! Mes choix ont été motivés par le désir de faire des morceaux classiques mais aussi novateurs.

Raconte-nous ton processus d'écriture : comment viennent les chansons ? Une ligne de chant, une inflexion, quelques mots ?
Oui, c’est une bonne façon de voir les choses… J’écris simultanément la ligne de chant et son accompagnement. La ligne de chant est généralement ce qui fait tenir tout l'ensemble. Parfois il m'arrive de poser les accords, et d'ajouter ensuite la mélodie, mais c’est plus rare.

Comment ressens-tu le monde contemporain, les sonneries de téléphone Nokia et Facebook ? Tu t’excusais récemment d’être trop présente sur ce réseau social en postant ton troisième clip, celui de ton morceau Generation Why, qui annonce la sortie de Front Row Seat To Earth ce 21 octobre. Es-tu d’un autre temps ?
Je suis à la fois de ce temps, et d'un autre. Le temps n'existe pas vraiment, et on emprunte bien ce qu'on veut à différentes périodes, et c’est d'autant plus vrai aujourd'hui. On peut même dire que le temps présent est devenu encore plus intemporel parce que l'on a accès à cette sous-réalité historique : on peut imaginer comment les choses étaient autrefois, et on recrée ces formes du passé à notre façon, aujourd'hui plus que jamais – par les films ou les vidéos par exemple. Le monde contemporain est un modèle singulier que l'on peut tous partager, l'aube d'une nouvelle ère où l’on s’éloigne des problèmes traditionnels pour affronter de nouvelles situations plus complexes.

Comment as-tu rencontré Chris Cohen ? Quelle est sa contribution sur le disque ? Pourquoi as-tu voulu travailler avec lui ?
J'ai rencontré Chris Cohen en tournée en me rendant au festival South by Southwest il y a quelques années. Son concert était incroyable, émouvant, et j'en ai pleuré, je n'avais jamais vu une aussi belle prestation ! J'ai choisi de travailler avec lui parce qu’il a un goût certain pour les sons de percussions, et c'est un très bon batteur, avec un sens du rythme extraordinaire. La batterie est le seul instrument dont je ne sais pas vraiment jouer.

Dans tes récents clips on trouve des sirènes-hommes, des cowboys-femmes… Cette inversion des genres, est-ce une façon pour toi de montrer que tu portes la culotte ? Tu avais imaginé un groupe fictif (The Dark Juices) pour ton premier disque, et dans ta collaboration avec Chris Cohen, tu sembles garder un grand contrôle.
Oui, je compose tout moi-même et je porte la culotte. C'est mon truc !



On ne sent aucun esprit de sérieux chez toi ; est-ce que tu penses que ta musique serait perçue comme trop lyrique ou trop mélodramatique si tu n’offrais pas ces images mêlant humour et absurde poétique.

Je pense que la comédie et la tragédie chevauchent côte à côte. Je ne cherche pas à dédramatiser le sérieux de la musique, mais plutôt à montrer qu'il y a plusieurs façons de voir les choses. Dans les deux cas, ce sont des émotions.

Quels films t'inspirent ?
J'aime toutes sortes de films, je suis fascinée par la large palette d'expériences et d'émotions que l’on peut découvrir, et je m'intéresse beaucoup à cette universalité de l'expérience humaine. J'aime la nature théâtrale et abstraite des films du tchèque Jan Švankmajer, et le stop motion en général : ça permet d’exprimer un sens des réalités assez tordu, le côté obscur de l'imagination. J'aime aussi beaucoup Siberiade du cinéaste russe Andrei Konchalovsky (1979). C'est un film épique de cinq heures qui s’étale sur quatre générations avec des histoires mythologiques et des guerres qui dépeignent un paysage à la fois magnifique et dévasté… Et la bande son est sublime.

Es-tu une Romantique ?
Je suis une supra-romantique, à l’extrême. Mais dernièrement, j’ai été plus encline au surréalisme. Un changement de paradigme.



Qui est Charlotte Linden Ercoli Coe qui a travaillé avec toi sur le clip de "Seven Words" ?
C'est une surdouée formidable, un petit génie en pleine ascension ! Elle fait de la musique aussi, et elle a plein de bonnes idées en tant que réalisatrice. Elle fait quelque chose de très naturel avec beaucoup d’intelligence.

Tu viens de la côte Est, mais l'album est enregistré à Los Angeles ; y vis-tu désormais ? Tu sembles en lien avec la scène arty (Ariel Pink, Charles de Crema…), pourtant vous ne jouez pas du tout la même musique ; comment se font ces connivences ?
Oui je vis à Los Angeles. En Amérique tu n'es pas obligé de jouer le même genre de musique que tes amis, les gens aiment la musique tout simplement. Il n'y a rien qui sépare ma musique de celle d'Ariel quand nous parlons ensemble de nos projets, nous avons énormément de choses en commun ; je suis différente de lui, et juste un peu plus jeune que lui aussi.

"Seven Words". Nous avons cherché les sept mots, nous en avons compté huit : "I love you and you have to know" ; peux-tu nous en dire plus (ou moins) ?
L’idée de ce morceau, c'est que dans ce genre de situations, il n’y a plus rien à dire… Comment quitter quelqu’un avec tact, et en combien de mots ?

"Do You Need My Love" est la plus belle chanson de l'album selon nous, à cause de sa structure, de cette triste idée de perdre un amour, peut-être le seul amour. Est-ce que "la passion est la seule chose qui compte", comme tu l’écris ?
Seule la passion compte pour moi à certains moments, c’est vrai… Je suis sûre qu'il y a des moments pour réfréner ses passions, mais pour la plupart d'entre nous, c'est très important de garder cette ardeur, et de vivre une vie éclairée.

Weyes Blood sera en concert à l'Espace B le 21 novembre. Front Row Seat To Earth est sorti la semaine dernière chez Mexican Summer et se commande ici.

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